lundi 29 septembre 2014

Lettre ouverte à Didier Zacharie: le rock’n’roll, c’est par ici.

Cher Didier Zacharie,

Ce dimanche 28 septembre, dans un article publié sur le site du journal Le Soir, vous vous demandez où est passé le rock’n’roll. Vous partez de la reformation des Libertines (dont l’article n’omet pas de citer le prochain concert en Belgique, avec lien ad hoc vers le site de l’organisateur Live Nation pour réserver son précieux sésame) pour constater que la bande à Pete Dohery serait:

« Le dernier groupe ayant porté haut le flambeau sex, drugs & rock’n’roll (qui) ressuscite au moment où « le rock est au plus bas », selon la petite phrase du producteur pop Greg Kurstin (Beyoncé, Lilly Allen, Lana Del Rey). » 


Vous dressez alors la liste des groupes qui, à vos yeux, ont à un moment ou un autre incarné ce sacro-saint rock depuis le début du millénaire, de Coldplay à Franz Ferdinand en passant par le gang des groupes en « The ». Votre article se conclut sur ce constat implacable:

 « Le rock, par contre… Retombé dans l’anonymat, surclassé dans les charts par le rap et l’électro, de moins en moins capable de remplir de grandes salles, devenu inoffensif au point d’être moqué par un Kanye West qui s’est autoproclamé « plus grande rock star actuelle »... Exactement comme en 2000. « Je suis dans l’attente d’un retour du rock, de quelque chose de brut et pertinent, explique encore notre producteur du monde pop, Greg Kurstin. Tout est tellement pop en ce moment que j’attends un truc qui en soit le complet opposé. Quelque chose de brut, peut-être un groupe à guitares ». Le retour des Libertines donnera-t-il des idées ? Sera-t-il l’étincelle qui fera à nouveau exploser le rock ? »

Pour prétendre que le rock est mort, je suppose que vous n'avez jamais assisté à un concert de Gnod, Djevara, Hey Colossus, Perhaps ou, plus près de chez nous, Sunken, Swingers, Raketkanon, Castles, Khohd, Deuil ou Coubiac.



Puisque vous semblez ignorer où est passé le rock, je vais donc vous aider à retrouver votre chemin. Le parcours n’est pourtant pas semé d’embuches, il suffit d’ouvrir les oreilles et d’oser chercher ses sources ailleurs que dans le triumvirat Pure FM – Werchter – Les Inrocks. Car oui, le rock est toujours vivant, plus que jamais. Il sévit encore et toujours au coin de la rue, là où les journalistes « rock » aveuglés par le dernier album de Daft Punk n’osent plus traîner.

Le rock n’est pas mort.
Il est juste fauché, comme il l’a toujours été.


Le rock s’écoute dans des bars et des salles de concert qui ne vous ajouteront pas sur la guest-list, soit parce que l’entrée est gratuite, soit parce que le groupe qui joue finance lui-même son concert. Mais essayez et vous verrez : lâcher un billet de 5 euros pour en prendre plein les oreilles fait souvent un bien fou.

Le rock s’écoute sur des plateformes d’échange et de découverte en ligne. C’est sans doute moins traditionnel que les CD promo dont les majors inondent votre boîte aux lettres, mais tellement plus nourrissant pour l’esprit. Eh oui, le rock est fauché, il n’a donc pas les moyens d’arroser les journalistes d’envois promotionnels.

Le rock se lit sur des webzines et blogs indépendants, alimentés par des bénévoles passionnés qui osent sacrifier plusieurs soirées par semaine pour aller voir des concerts de sombres inconnus qui rameutent 10 personnes et en ramener de superbes photos et des interviews au vitriol.

Le rock s’écoute sur des labels et netlabels, belges notamment, qui pullulent sur la toile, et accouchent chaque jour d’excellentes sorties numériques et physiques.

Vous en doutez ?
Voici quelques pistes qui vous aideront à retrouver la trace du rock’n’roll.


Depuis le mois d’août et jusqu’à la fin de l’année, le Magasin 4 à Bruxelles fête ses 20 ans avec une programmation qui ferait pâlir le plus ambitieux des festivals. Passez leur faire un petit coucou et vous verrez que le rock a encore de beaux jours devant lui.

Le 18 octobre, l’hyperactif netlabel belge GodHatesGodRecords organisera à La Zone à Liège une soirée entière de performances live des meilleurs représentants de son catalogue. Dans l’indifférence médiatique la plus totale (ou presque), ce netlabel parti de rien a publié en une petite année d’existence pas moins de 100 albums, EP et compilations, tous proposés en téléchargement libre, mêlant rock, noise, electro, ambient et shoegaze.

Les 24 et 25 octobre, le collectif bruxellois Hexagen soufflera ses cinq bougies avec un festival qui gravitera autour du Beursschouwburg et du Magasin 4. Parmi les groupes à l’affiche, vous n’aurez aucune peine à trouver ce rock qui semble tant vous manquer.

On continue ? Parlons un peu des labels belges, si vous le permettez.

En un an d’existence, le label bruxellois Navalorama Records en est déjà à 7 sorties physiques, sur CD et sur vinyle, et accumule les chroniques élogieuses, qu’il s’agisse d’artistes belges (Yadayn, Marteleur, In Heaven) ou internationaux (Ice Dragon, Samuel Jackson Five et d’autres dont les projets sont plus qu’avancés). L’état des stocks montre que le vrai rock ne s’est jamais aussi bien porté.

Du côté de Namur, Hyphen Records, un autre label indépendant qui publie des sorties physiques notamment en partenariat avec GodHatesGodRecords, fait aussi parler de lui… mais surtout à l’étranger. Au point d’avoir l’honneur d’occuper toute une scène pour une journée entière au prochain Blackpool Music Festival, le 11 octobre prochain en Angleterre.

Et la liste est encore longue : Black Basset Records, Antée Records (qui se concentre uniquement sur le vinyle et sortira bientôt également des cassettes), Mandai Distribution, etc. Nous sommes nombreux à fabriquer avec nos petites mains des disques de rock, de vrai rock, sans en tirer le moindre profit ni la moindre couverture médiatique à grande échelle. Le Magasin 4 accueillera d’ailleurs plus de 40 labels et distributeurs pour une journée portes ouvertes ce dimanche 5 octobre, de quoi garnir vos étagères à vinyles d’artistes rock bien vivants.

Continuons avec ceux qui font la promotion du rock chez nous : le webzine Shoot Me Again, Radio Campus, Radio Panik, Radio Alma, les émissions de Kool Strings et The Music Lounge, RUN à Namur, les postcasts de Radio Kinky Star à Gand, les reportages photo de Séverine Bailleux, etc.

La liste est interminable.

Vous voyez, Monsieur, si vous cherchez où est passé le rock, il suffit de demander. A lire votre article, j’ai l’impression que vous cherchez surtout où est passée l’industrie du rock. A cette question, malheureusement, je n’ai pas de réponse. Voyez-vous, notre passion, c’est de jouer de la musique et de la partager avec un maximum de personnes, que ce soit via nos disques, nos albums en téléchargement libre ou nos concerts organisés avec quelques bouts de ficelle.

L’industrie du rock, tout ce qu’elle recherche, c’est vendre. 
Et vendre, nous, on s’en fout un peu.

Vous vous demandez pourquoi aucun groupe "rock" n'a percé dans les charts récemment? Demandez-vous plutôt pourquoi vous, en tant que journaliste, vous n'avez pas été capable d'en faire connaître de nouveaux auprès du grand public.

J’espère en tout cas vous avoir aidé à retrouver votre chemin. Je terminerai cette carte blanche par une invitation : notre nouvel album est sorti en septembre et pour célébrer l’événement, nous organisons une release party ce jeudi 2 octobre, au Fulmar 1913, à Bruxelles. Je sais que les journalistes « rock » n’ont pas pour habitude de payer leurs billets de concert, dès lors je mettrai personnellement 5 euros dans la caisse pour vous permettre d’y entrer gratuitement, même si aucune guest list « presse » n’est prévue. Je serai d’ailleurs ravi de vous offrir un CD, une bonne bière et une paire de boules Quiès pour vous éviter les acouphènes le lendemain. Vous voulez du « sex, drugs and rock’n’roll » ? Vous ne serez pas déçu. Nous serons tous en transe, nous jouerons plus fort que jamais et vous verrez que nos compagnes sont sacrément plus sexy que Kate Moss ! La soirée commencera avec les Fabulous Progerians. Si après cette mise en bouche, vous n’êtes toujours pas convaincu de l'état de santé de notre bon vieux rock, nous en remettrons une seconde couche en deuxième partie de soirée, en mode matraquage de tympans. Les DJ sets se termineront au petit matin. Et nous en reparlerons ensuite, si nos oreilles sont encore en état de capter quoi que ce soit. Pensez peut-être à prendre congé le lendemain. Les soirées de vrai rock se terminent rarement avant le passage du dernier tram.



Mais comme nous n’avons nullement la prétention de représenter qui ou quoi que ce soit, je vous invite surtout à laisser traîner vos trompes d’Eustache à l’un des événements mentionnés plus haut, à vous intéresser à ces quelques labels et à tous les autres que je n’ai pas pu mentionner. Il y en a tellement. Et ce sera avec plaisir que je lirai prochainement dans vos colonnes un article intitulé « Le rock a eu la peau de l’industrie musicale. Qui s'en plaindra ? »

Amitiés,

AL / OMSQ

PS : Contrairement à l'article du Soir qui a amené cette réaction, l'accès à notre musique est entièrement gratuit. Profitez-en : http://omsq.bandcamp.com

10 commentaires:

Didier Zacharie a dit…

Voilà!

Frédéric a dit…

Voilà qui est chié-chanté!

Osh Rou a dit…

Merci :)

pat masson a dit…

Merci!!!
GHGR team :)

The Cherry Blossoms Official a dit…

Bravo, Saignante mais belle attitude rédactionnelle !

Rock never die !

Patrick - PCLProd a dit…

CQFD

Jean-Marc Ernes a dit…

Bravo ! J'adhère !! Cette attitude de journaliste n'est pas nouvelle. Je me bats contre ça (entre autre) depuis 20 ans. Du coup, ça fait du bien de lire un tel billet !

Anonyme a dit…

Une petite pensée pour la Patchwork Production, qui organise la GHGR Night, tout de même (le 18 octobre)
Venez nombreux !! :D

Alain Diderich a dit…

Euh... et il en dit quoi, Didier Zacharie, à part "voilà!" ?

Gaëtan Sortet (Tartart) a dit…

Rock is not Dad