samedi 10 septembre 2011

Les Yeux de la Tête - Nerf

Trio normand de rock instrumental, Les Yeux de la Tête reviennent avec Nerf, un deuxième album composé de « neuf titres vengeurs », selon la propagande officielle. Le premier album, L’œuf du Cyclone, sorti sur le Petit Label et désormais épuisé, alternait compositions originales et reprises pour le moins explosives de Franck Zappa, Jimi Hendrix ou encore… Stravinsky. C’est dire si ces gaillards n’ont pas peur de s’attaquer aux virtuoses.

Pour cette deuxième sortie, les Caennais se sont remis à l’écriture pour laisser de côté les reprises. Le résultat n’en est que plus convaincant. Nerf est un pas de géant accompli en direction des maîtres du rock sale et bancal que sont les Jesus Lizard, Shellac, les Melvins ou Cathedral. Souillée mais foutrement sophistiquée, la musique des Yeux de la Tête ne rechigne pas à emprunter les méandres qu’on pourrait trouver pompeux dans un registre purement prog-rock, mais en y ajoutant une bonne perfusion de testostérone punk qui rend l’ensemble carrément irrésistible. Structures alambiquées et saturations épaisses sont au rendez-vous de ce disque sans concession. S’il fallait n’en retenir qu’une, je pointerais sans hésitation aucune Le Grand Martin Quequoi, improbable dédale tout en tensions et contorsions.

Ah oui, petit détail anodin : Les Yeux de la Tête, c’est un trio basse, batterie et… saxophone. Difficile à croire sur les 10 premières secondes de l’album, mais pourtant véridique. Il n’est point question de guitare ici. Ce qui en amène certains à les classer dans la catégorie jazz-rock. Pour moi, Les Yeux de la Tête, c’est tout simplement un des meilleurs groupes de rock du moment. Que les parties de gratte soient jouées au sax, ce n’est finalement qu’un détail.

A regarder : Le Criquet infernal


A regarder : Barghest (live @ Barcelone)


Barghest@Barcelona

Les liens
Le site officiel
Les Yeux de la Tête sur MySpace
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samedi 20 août 2011

USX - The Valley Path


Après 2 albums et un EP resplendissants signés sur Neurot Recordings, US Christmas revient à la charge (et quelle charge) avec un nouvel album concept baptisé The Valley Path. Les précédents exercices avaient fait la part belle à un rock remarquablement civilisé pour les habitués aux bourrasques qui entourent la bande à Neurosis.

Eat The Low Dogs et surtout le plus récent Run Thick In The Night proposaient ainsi une alternance de pépites space rock (l’incontournable The Scalphunters, In The Night) et de ballades plus ou moins déprimantes (Fire is sleeping, Ephraïm in the Stars), dans le plus grand respect d’une ligne directrice tracée par les maîtres d’Hawkwind. Pas étonnant d’ailleurs que US Christmas se retrouve aux côtés de Minsk et Harvestman pour un album de reprises d’Hawkwind sorti l’an dernier.

A écouter : The Scalphunters (extrait de Eat The Low Dogs)



A écouter : Ephraïm In The Stars (extrait de Run Thick In The Night)



L’exercice de style leur a sans doute donné des idées, puisque pour ce 3e album à sortir sur Neurot, c’est Sanford Parker qui se charge de la production. Souviens-toi, je t’ai déjà parlé plusieurs fois de ce type. Sanford Parker, c’est ce guitariste hyperactif qui mène la barque de Minsk, mais aussi jadis de Buried at Sea (qui semble d’ailleurs revenir discrètement à la scène) et plus récemment de The High Confessions. Confortablement installé derrière les manettes, Parker n’a pas hésité à sortir l’artillerie lourde pour ce nouveau disque.

Les arrangements de cordes, la voix haut perchée, les riffs de guitare noyés sous les réverbes sont toujours au rendez-vous. Mais sur The Valley Path, la surprise provient surtout de la structure de l’album : un seul morceau, long de 39 minutes. LA marque de fabrique de Sanford Parker, lui qui considère que la musique se martèle sur la durée. Lui qui croit dur comme fer qu’un enchaînement d’accords doit pénétrer dans le crâne au marteau-piqueur. Lui qui n’entrevoit aucun avenir pour la subtilité et les politesses.

Nous voici donc confrontés à un album mutant, qui gravite autour de 2 thèmes principaux. Comme si 2 morceaux de 20 minutes chacun avaient été découpés en petits bouts de longueurs différentes et recollés les yeux fermés. Ici le premier thème, là le second. Et entre les deux, de longues et abstraites digressions qui font de The Valley Path un album vraiment à part dans la discographie de US Christmas. Un album tellement à part que le groupe, outre ses multiples changements de line-up depuis ses premiers pas, répond désormais officiellement au doux sobriquet de USX. Une énième transformation déjà entamée à la sortie de l’album précédent, présenté en pochette comme USX-RTITN. Comprenez US Chrismas – Run Thick In The Night.    

A écouter : The Valley Path



dimanche 26 juin 2011

Amon Tobin - Isam

L’an prochain, Amon Tobin fêtera ses quarante balais. Au-delà du fait que ça ne nous rajeunit pas (oh putain…), cette information sans aucun intérêt aurait pu nous faire douter de la capacité du DJ brésilien à continuer à assumer son rôle de précurseur dans le domaine des musiques électroniques.

Débarqué en 96 sur le label Ninja Tune (where else?), voici qu’il nous livre cette année un 8e album qui se présente sous la forme d’un point d’interrogation : après avoir botté nombre de culs sur les dance floors en mélangeant allègrement drum’n’bass, rythmes latinos, hip hop et jazz, serait-il encore en mesure de pondre un album qui serait un peu plus qu’un « simple 8e album d’Amon Tobin » ?

La question était d’autant plus pertinente que son dernier disque, l’incroyable Foley Room sorti en 2007, faisait déjà office de testament sonore. Amon Tobin ne précédait-il pas ses sets de la tournée qui suivit de documentaires (fort peu intéressants) sur les techniques de capture sonore d’… Amon Tobin ? Pourtant, déjà à l’époque, si Foley Room était plus intimiste et absolument indansable, je garde le souvenir d’un concert épique à l’Ancienne Belgique, non pour la prestation elle-même mais bien pour l’installation acoustique qui lui servait d’écrin : le premier concert en 7.1 jamais donné dans le plat pays. Pour le coup, ça partait littéralement dans tous les sens. Le son rebondissait sur les murs de la salle.

Avant de sortir ce nouvel album, Amon Tobin nous avait d’abord servi en guise de mise en bouche un single inédit paru en 2009 : Eight Sum, sorte de rengaine électro-tribale qui aurait pu marquer un retour à des rythmes invitant au déhanché.

A écouter : Eight Sum



Autre apéritif, l’hallucinante vidéo du single Esthers, sortie de nulle part en 2010, ou comment donner un second souffle à un titre sorti il y a quatre ans.

A regarder : Esthers



Pourtant, à sa sortie, Isam, le nouvel album, laisse dubitatif. On sent que l’artiste s’est amusé à le composer. On sent qu’il s’est fait plaisir. On sent l’énorme travail qu’a dû représenter la fabrication de ces douze ovnis sonores. On sent la difficulté de l’exercice. Mais malheureusement, l’écoute se révèle également tout aussi difficile. Très downtempo, façon Scorn. Très déstructuré façon Aphex Twin. Très abstrait façon Autechre. Aucun des morceaux de cet album n’a quoi que ce soit à faire sur un dance floor.  Au mieux, le titre Goto10 recèle un semblant de mélodie dubstep qui pourrait encore réveiller une foule. Mais pour le reste… Amon Tobin s’enfonce encore plus profondément dans une démarche qu’il avait initiée avec Foley Room : composer une musique électronique qui refuse obstinément toute forme d’étiquette. A fortiori celle de musique dansante.

La chronique se serait arrêtée ici si, le 10 juin dernier, Amon Tobin n’avait fait un passage ultra remarqué à l’Ancienne Belgique. En fans suspicieux mais inconditionnels, nous nous ruons sur les tickets comme des Tunisiens sur l’illusion démocratique. Et là, c’est la claque monumentale. Certes, si tu t’attendais à danser toute la nuit, le set live d’Amon Tobin recèle aussi peu d’intérêt que l’album. Mais côté visuel, Jésus, Marie, Joseph…

L’effort est monstrueux et impossible à décrire avec des mots. En s’y risquant tout de même, on pourrait résumer en disant qu’Amon Tobin joue cloîtré dans un cube, lui même perdu au milieu d’une construction géométrique faite d’autres cubes blancs, tous alignés et orientés à 45° par rapport à la scène. Sur cette structure, plusieurs machines projettent l’image de… la structure elle-même. Et, au rythme de la musique, cette image bouge, fond, mute, s’écroule, se reconstruit, se transforme, évolue, avance, recule, gonfle, se liquéfie, part en fumée, etc.

Bref, pour faire simple : Amon Tobin joue dans une structure rigide, mais en mouvement. L’illusion est parfaite, les réglages s’opèrent au millimètre et relèvent de la haute voltige. Pour la première fois de ma vie, j’ai VU LA MUSIQUE (et pourtant je n’avais rien avalé d’illégal). D’autres musiciens électroniques se sont souvent efforcés de s’accompagner de projections visuelles pour densifier leurs prestations. Mais jamais la musique et l’image n’avaient fait corps à ce point. Au mieux, j’avais déjà pris des claques à des concerts de Chris Cunningham. Etienne De Crécy avait déjà exploité l’idée des cubes en trois dimensions l’année dernière, mais avec beaucoup moins de succès. Ici, c’était tout simplement incroyable.

Conclusion : en sortant du concert, j’ai bien évidemment réécouté attentivement cet album. Et c’est un incontournable. Maintenant que j’ai VU cet album, je l’entends tellement différemment. Ce constat est d’une terrible cruauté : Isam est l’album le plus élitiste que j’ai jamais entendu, tout simplement parce qu’il s’adresse à une poignée d’élus, ceux qui ont eu la chance d’assister à un concert de cette tournée. Cet album, c’est un souvenir du concert, comme une photo de classe qui nous rappelle la belle époque ou une bouteille de gnôle qu’on ramène de vacances pour en conserver l’arrière-goût. L’écouter, c’est se repasser des tas d’images. Et donc par extension, j’en suis navré, Isam restera un objet inclassable, difficile à appréhender et d’une complexité inutile pour la plupart des paires d’oreilles qui peuplent cette planète.

A regarder : un documentaire (court) sur le premier concert de la tournée Isam Live.



A regarder : un documentaire (un poil plus long) sur les coulisses de la tournée Isam Live.



Les liens :

mercredi 1 juin 2011

Aucan - Black Rainbow


Difficile de passer à côté du phénomène Aucan. Hystérie passagère ou réelle valeur sûre ? A chacun de se faire son opinion. Il faudrait en tout cas faire preuve d’une sacrée mauvaise foi pour ne pas saluer le parcours atypique de ces trois Italiens.

Récapitulons. Un premier album éponyme sorti en 2009 et unanimement salué comme une version moins chiante de Battles. Les mots « version moins chiante » n’engagent que moi, mais la comparaison est là : instrumentaux au beat froid et mécanique, murs de guitares et légères touches de synthé. L’année dernière, Aucan ouvre une première brèche avec l’EP DNA (dont un morceau figure d'ailleurs sur ma vénérable compilation 2010). Le disque s’ouvre certes sur un riff de guitare agressif au possible, mais c’est pour mieux s’écarter du carcan et dévier rapidement vers des arrangements electro dansants.

Surprise du chef : le trio de Brescia s’y essaie même au chant (certains diront aux chœurs) avec un succès plus que relatif. L’EP s’avère toutefois d’une redoutable efficacité, synthèse dense et compacte de deux mondes finalement pas si éloignés : le math-rock et l’electro.

Avec Black Rainbow, Aucan devait confirmer cette belle impression et montrer que l’exercice de style pouvait également tenir la longueur sur tout un album. Deux options semblaient envisageables : continuer sur la voie d’un style hybride prometteur mais hasardeux ou revenir à des compositions plus classiques. Et c’est là qu’Aucan marque des points en prenant le monde à contre-pied : sur Black Rainbow, bien malin qui pourra encore déceler le moindre son de guitare. Ce sont désormais les machines qui prennent le relais pour une aventure electro-pop qui ne renie aucune de ses influences : rock, dubstep et même hip hop.

Les friands d’étiquettes en prendront pour leur grade : Aucan devient l’incarnation même du groupe inclassable. Celui qui, sur scène, pourrait se contenter de lire ses emails tranquillement retranché derrière ses laptops. Ou qui, au contraire, pourrait enflammer la foule en bondissant d’un instrument à l’autre. Je n’ai jamais eu la chance de les voir, mais il paraît que c’est plutôt cette deuxième option qui a été retenue. Pour poursuivre quand même dans la tradition rock, il paraît aussi que ça joue très fort.

Ce deuxième album d’Aucan, assez difficile à appréhender, est en tout cas à mettre au rayon des toutes bonnes sorties de cette année. La plage d’ouverture est catastrophique, mais le reste est d’excellente tenue. Retenons par exemple Red Minoga (comme si Amon Tobin se mettait tout à coup au rock progressif) et les bouillants Sound Pressure Level et Away! qui rappellent par moments certaines touches des Beastie Boys.

A regarder : Heartless (official video)



A regarder : Away! + Sound Level Pressure (live @ Le Klub à Paris)



Les liens :
Aucan sur MySpace
(l'album est en écoute libre)
Commander l'album sur AfricanTape

mardi 31 mai 2011

Liturgy - Aesthethica


La musique s’écoute souvent à travers ses codes. A partir de ces codes sont déterminées les étiquettes qu’on collera sur tel ou tel groupe. Ainsi, il est de bon ton de considérer qu’un chanteur country doit porter un chapeau de cowboy, un rappeur une casquette et un métalleux une chevelure fournie. Les dreadlocks sont vivement conseillées aux musiciens de reggae et on imaginerait mal un guitariste hardcore dont les bras musclés ne seraient pas couverts de tatouages. Si on pousse l’analyse au niveau des sous-genres, le black metal reste sans conteste le style musical le plus codifié, tant au niveau auditif que vestimentaire : maquillages, accoutrements en cuir garnis de pointes et autres clous, râles profonds, rythmiques médiévales supersoniques et références à la grandeur du passé viking. Codes largement partagés et répandus par ses représentants, ses fans, ses journalistes. 

Dès lors, pratiquer un black metal qui s’écarterait de la ligne directrice reviendrait presque à se bannir à vie d’une scène musicale aussi homogène que radicale. C’est pourtant ce que font les 4 gamins new-yorkais de Liturgy, avec un culot qui frise le crime de lèse-majesté. Du haut de leurs 20 ans à peine consommés, ils digèrent l’influence de trois décennies de vacarme métallique scandinave, qu’ils vomissent avec la dose d’inventivité qu’on est en droit d’attendre de la part d’un groupe de Brooklyn.  Chez eux, on ne trouvera ni frocs en cuir, ni maquillages de démons, ni cottes de mailles. Pour l’aspect visuel, il faudra se contenter de quatre gringalets entre deux âges, plus proches des infâmes Hanson que des papys d’Immortal. Jeans, baskets, t-shirts délavés ou fluo et cheveux en bataille. Si la moitié du groupe n’était imberbe, on jurerait avoir affaire à une bande de hippies.   

Mais une fois le bouton play enfoncé, les a priori vestimentaires cèdent rapidement sous les assauts d’un métal profondément noir, mélodique, bruyant, déstructuré et pourtant d’une limpidité rare dans ce courant musical. La production est parfaite, le son cristallin, le jeu de batterie, puissant et incroyablement nuancé, atteint des sommets du genre. C’est que, justement, Liturgy n’est pas du genre à se laisser emprisonner dans des cases réductrices. Bien au contraire. 

Black metal,  les Liturgy ? Sans doute. La voix caractéristique du chanteur Hunter Hunt-Hendrix (what’s in a name?) et certaines harmonisations plaident en tout cas en faveur de cette thèse. Mais ce serait dommage de s’arrêter là. Et ce serait encore plus dommage que ceux qui sont allergiques aux hurlements norvégiens passent à côté de ce disque incendiaire qui se profile déjà comme le meilleur album métal de l’année. N’ayons pas peur des mots, car Liturgy joue clairement un cran au-dessus du lot et balaie sur son passage tous les codes énumérés plus haut. Une avalanche de guitares, certes. Des cris à se dérouiller les cordes vocales aussi. Mais surtout un savant mélange de genres, entre métal, rock et noise. Des compositions d’une complexité telle qu’elles ne se révèlent qu’à la dixième écoute. Liturgy ose le pari des chœurs primitifs sur les introductions de True Will ou Glass Earth. Liturgy ose les bizarreries rythmiques comme le break (en sept temps, s’il vous plait) de Sun of Light. Liturgy ose les 7 minutes et 7 secondes sur pratiquement un seul et même accord (Generation), laissant la batterie construire elle-même sa propre partition. Et Liturgy ose également la blitzkrieg stoner doom, façon Karma To Burn, sur l’inévitable Veins of God

Cerise sur le gâteau : sur scène, Liturgy fait l’effet d’un tsunami sonore, contraste saisissant entre la déferlante de décibels et l’apparente nonchalance de ces quatre post-ados parmi lesquels certains attendent encore les premiers signes d’une pilosité adulte. Pas grand chose à jeter, même pas cet artwork minimaliste et terriblement… blanc. Comme un poing sur la gueule de toute la scène black. Ou tout au moins sur ses codes.     

A regarder : la vidéo de Returner


LITURGY // RETURNER from Thrill Jockey Records on Vimeo.



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lundi 2 mai 2011

David Eugene Edwards live au Roots & Roses Festival

Hier, vers 18h, David Eugene Edwards montait sur scène, au Roots and Roses Festival. Cet événement, je l’attendais depuis des années. Depuis 2005, pour être précis, et la séparation de ce qui reste un de mes groupes préférés toutes périodes et tous styles confondus : Sixteen Horsepower.

Ce concert devait avoir une saveur particulière pour au moins deux raisons.
La première, c’est que depuis 2005, même si j’ai vu son nouveau groupe Wovenhand à 4 reprises, plus jamais je n’ai eu la chance d’entendre le moindre titre de Sixteen Horsepower sur scène. Il en jouait encore de ci de là, mais pour quelques heureux élus dont je n’ai – hélas – jamais fait partie.
La seconde, c’est qu’il y a à peine deux semaines, nous avions assisté au Roadburn Festival à un concert bouleversant de Wovenhand, justement. Puissant, racé, violent, agressif. Mais surtout, un David Eugene Edwards physiquement très accablé. Rachitique, méconnaissable, la barbe épaisse, les paupières tuméfiées, il nous surprit à prendre le public à partie, lançant des onomatopées spasmodiques entre chaque morceau… et parfois même au beau milieu d’une chanson. Inquiétant.



Avec les copains du Roadburn, on a tout de suite su qu’on irait au Roots and Roses deux semaines plus tard. Pas seulement parce qu’il y jouerait en solo. Mais aussi par crainte que ce fût l’une des dernières représentations d’un homme visiblement très accablé, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur.

Hier, vers 18h, David Eugene Edwards montait donc sur scène.

Même regard vide que deux semaines plus tôt, l’idole n’a manifestement pas profité de la gastronomie locale pour se remplumer. Accompagné de son claviériste, il s’assied, s’empare de son fameux banjo monté sur un corps de mandoline (j’en profite pour rappeler que c’est bientôt mon anniversaire) et entame les premiers arpèges de Whistling Girl. Impeccable.

Sur les quatre ou cinq premiers titres de son concert, David Eugene Edwards se contente de parcourir le répertoire de Wovenhand, lui offrant une interprétation dépouillée mais sans grande surprise pour les habitués. C’est vrai qu’en l’espace d’un an, je les avais déjà vus trois fois…

Mais c’est vers la moitié du set que la machine s’emballe. Sur le manche de sa petite guitare modèle parlour, le classique de la musique folk américaine des années 30, l’artiste esquisse les premières notes de Hutterite Mile, titre qui ouvre l’album Folklore, le dernier album studio de Sixteen Horsepower, alors que l’assistance se plonge dans un silence glacial. Soutenu par un clavier mortuaire, les yeux mi-clos, David scande ses textes comme s’il s’arrachait une dent à chaque mot. Nous y voilà. Il est revenu. En transe – éthylique ou pas, on s’en fout – il se lève à la fin du morceau et se perd, claudiquant entre gloussements primaires et pas de danse maladroits. Consternation et admiration.


Pas vraiment le temps de mesurer l’ampleur du drame qui est en train de se jouer sur scène. Lorsqu’il repose son cul sur sa chaise, c’est pour se lancer dans une version chamanique de Splinters, histoire d’enfoncer le clou encore plus profondément. Plus personne n’ose en douter : nous sommes bien en train de vivre un grand moment de musique. Même si l’homme dans les santiags semble sévèrement atteint. Même si ses mouvements semblent parfois lui échapper. Même si son visage meurtri, gris, transparent, n’inspire que crainte, tristesse et pitié. L’essentiel  - le son qui sort de son mètre carré de scène – est tout simplement brillant. D’une justesse redoutable. D’une sincérité incontestable.


Jamais ses textes ne m’ont paru aussi douloureux. Pourtant Dieu sait si je les ai décortiqués. Jamais ils n’avaient été interprétés avec une telle profondeur. Et c’est bien là toute l’ambiguïté de l’événement : nous sommes forcément tous mitigés. Partagés entre le pur bonheur de réentendre ces chefs-d’œuvre dans leur plus simple expression et la tristesse d’assister sur scène au déclin de celui qui les a enfantés.

Car finalement, voilà toute la contradiction intrinsèque à la musique de Sixteen Horsepower. Les thèmes abordés (la rédemption, l’homme seul face à Dieu, le dogme dans toute sa violence, le péché, la douleur, le châtiment, le jugement, etc.) retrouvent toute leur splendeur dans une interprétation tellement pure qu’elle en devient décadente. C’est avec un genou à terre, au bord du gouffre, les épaules courbées et le visage gonflé par d’invisibles gifles que David Eugene Edwards leur offre leur plus bel écrin. Une forme de performance artistique ultime. Après lui, le déluge.

Difficile de ne pas risquer le rapprochement – toutes proportions gardées - avec les albums de la série America de Johnny Cash, quand celui-ci s’époumonait pour encore chanter trois notes justes… et s’avérait pourtant au sommet de son art.

Alors oui, ça me choque. Oui, je suis triste. Oui, j’ai dû retenir quelques larmes. Et oui, j’en ai bien peur, mais si la déchéance poursuit son travail, David Eugene Edwards risque de ne plus tourner très longtemps.

Mais je reste persuadé que j’ai assisté là à l’un des plus beaux concerts de ma courte existence. J’en suis d’autant plus marqué que, dans mes bras, ma fille de 3 ans et demi assistait pour sa part à son tout premier concert. Quelle chance.

L’histoire aurait pu s’arrêter ici. Juste après les conclusions. Sauf que le public ne s’y est pas trompé. Tonnerre d’applaudissements interminables à la fin du set. La bête revient dans l’arène après s’être fait désirer. Le pas peu assuré, il se retourne vers le claviériste et je lis sur ses lèvres le titre qui ouvrira le rappel. Celui que j’attends depuis toujours. Celui qu’on passera à mes funérailles. Celui que je chantais à ma gamine sur ma guitare, alors qu’elle était encore dans le ventre de sa mère. Celui qui m’a accompagné dans mes grandes tournées en rollercaster émotionnel depuis lors. Celui dont les paroles sont capables de me déchirer dans le sens de la longueur. Celui qui est gravé en moi depuis ce premier album, c’était au milieu des années 90.

Ça a commencé comme ça :

Et puis, ça s’est terminé comme ça :
     

 Prosternation. Merci, mec.

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dimanche 20 mars 2011

David Eugene Edwards - The Preacher


Peut-être que, comme moi, tu n'as pas la télé. Peut-être que, comme moi, tu manifestes une étrange attirance pour la musique de David Eugene Edwards. Peut-être que, comme moi, tu regardes parfois des documentaires sur le net pendant que d'autres s'extasient devant trois connards qui apprennent à faire la bouffe devant des caméras. Peut-être que, comme moi, tu viens de découvrir qu'il était possible de foutre un cd en l'air uniquement en l'écoutant trop souvent. Et peut-être que, comme moi, tu n'es pas étonné de constater que c'est justement un cd de 16 Horsepower que tu vas devoir aller racheter parce qu'il saute tout le temps.

Peut-être que tu te demandes d'où vient cette mystérieuse fascination pour cette musique de cow-boys du Colorado, toi qui, comme moi, n'as aucune sympathie particulière pour la musique country.
Peut-être que tu te demandes si tu n'es pas en train de virer catho, à force d'entendre ces prières à longueur de journée.
Et peut-être que, comme moi, tu n'as toujours pas digéré la dissolution de 16 Horsepower, tournant majeur, pour toi aussi, dans l'histoire du rock. Tournant que tu peines également à expliquer.

Mon ami(e), aujourd'hui ce blog se transforme en télé pour toi.
Je te propose de découvrir un documentaire unique, tourné en 2000 par une chaîne néerlandaise, entièrement dédié à David Eugene Edwards : The Preacher.

A un moment, on le voit bouffer. Mais ne t'inquiète pas. Personne ne lui attribuera de cote pour sa tambouille à la fin de l'émission. Je me suis quand même permis de noter sa musique : je lui ai mis un 10/10 pour l'authenticité.











Les liens

David Eugene Edwards entame bientôt une tournée européenne en solo. Il passera notamment au festival Roots & Roses de Lessines le 1er mai prochain et à la Toneelhuis à Anvers le 30 avril.

http://www.wovenhand.com/

http://www.myspace.com/wovenhand