jeudi 3 juillet 2008

Coup de crayon : des pommes contre des poires


Je me répète, je le sais. Mais je commence vraiment à en avoir plein le dos des raccourcis journalistiques. On savait déjà que la présomption d’innocence ne faisait plus vendre, dont acte. Désormais, on a la preuve par A + B que la liturgie médiatique ne tolère pas la nuance. Mais ce n’est pas nouveau non plus.

Dans les rédactions, c’est comme dans les processeurs de nos ordinateurs : on réfléchit avec des 0 et des 1. Des pommes et des poires. Des chiens et des chats. Des noirs et des blancs. Donc quand j’entends ou lis dix fois par jour que
Barack Obama sera le premier candidat noir à la présidence des Etats-Unis, j’en attrape des cheveux gris (traduction pour le gratte-papier : des cheveux blancs).

1. Stigmatiser
Première raison de cette décoloration accélérée de la tignasse : la
stigmatisation. Comme pour tout être humain, on pourrait affubler le candidat démocrate de centaines de qualificatifs : jeune, progressiste, sensible aux questions environnementales, ouvert aux débats de société, prêt à remettre en question le modèle de développement américain, le premier à avoir mené une vraie campagne sur le net, etc. Libre à chacun d’adhérer ou pas à ses prises de position. Néanmoins, la première chose que le discours médiatique retient, c’est sa couleur de peau. Je ne vais pas nier la symbolique forte que représenterait son accession à la maison blanche, mais j’aurais espéré qu’on mette en avant d’autres aspects de sa candidature.

2. Simplifier
Deuxième raison de ce glissement vers le poivre et sel : la
simplification. Chaque jour qui passe démontre l’incapacité des journalistes à appréhender la complexification des sociétés humaines. Dire de Barack Obama qu’il est noir, c’est tout simplement une faute professionnelle. Métisse et symbole d’une Amérique multiculturelle, Obama est finalement aussi noir… que blanc. D’ailleurs, à se renseigner de plus près, on apprend qu'il a également des ascendances françaises, anglaises, néerlandaises, allemandes et irlandaises. Donc titrer « Obama, un candidat noir à la présidentielle » est aussi juste/faux que titrer « Obama, un candidat blanc à la présidentielle ». Je me demande d’ailleurs si des quotidiens de Kinshasa ou Libreville ont osé présenter la success story sous cet angle. Si Obama doit apparaître comme noir à mesyeux de blancs, il devrait être vu comme un blanc en Afrique noire.

On sent tout de suite qu’il y a quelque chose qui cloche. Mais pourquoi ça cloche ? « Parce qu’il n’est pas blanc ! » répondra le passant. Et alors ? Il n’est pas noir non plus. On bute ici sur les limites d’un journalisme médiocre et fainéant qui voudrait classer chaque observation du monde dans des catégories bien définies et mutuellement exclusives : les O et les 1, les pommes et les poires, les chiens et les chats, les blancs et les noirs.

Si je n’ai toujours pas entendu parler d’un fruit hybride (la poime ? la porre ?), je sais par contre qu’entre 0 et 1, il existe une infinité de chiffres qui suivent la virgule. De même, dans nos sociétés modernes, entre le blanc et le noir, il existe une infinité de nuances puisque personne n’a jamais pu me montrer ce fameux panneau qui, quelque part au milieu du continent africain, serait censé annoncer « Bienvenue chez les noirs ».

3. La pureté du blanc
Je ne doute pas qu’un jour, un éminent scientifique inventera une méthode pour mesurer la pureté de notre blancheur, exprimée en pourcent comme pour la pureté de la cocaïne. Je verrais bien un outil qui, comme ces bandelettes qui accompagnent certains tubes de dentifrice, déterminerait avec une précision prussienne le nombre d’étapes qui séparent un émail couleur charbon d’une dentition éclatante.

Reconnaître qu’il existe une infinité de variantes de noir, c’est admettre qu’il existe une infinité de variantes de blanc, que ces deux catégories se superposent et donc… qu’elles n’ont pas lieu d’être. On ne va pas refaire toute l’histoire, mais je tiens juste à rappeler qu’aucun scientifique n’a été en mesure jusqu’ici de prouver l’existence de différentes races humaines.

Mais alors, pourquoi les médias perpétuent-ils cette croyance populaire qui prétendrait que nous ne serions pas tous pareils ?

4. L’autre, ce salaud d’autre
Et là, j’en viens au point qui aura raison de tous mes cheveux :
l’ethnocentrisme. Ce qui est stigmatisé dans la prétendue négritude d’Obama, c’est moins sa couleur de peau que sa « différence ». Barack, c’est « the other », cette catégorie si bien caricaturée dans la série Lost et qui englobe également homosexuels, femmes, pauvres et handicapés. Bref, tout ce qui s’éloigne du modèle caricatural du leader charismatique occidental, forcément blanc, riche et aux dents soignées.

Résumer le succès du candidat démocrate à l’ascension d’un homme de couleur, c’est d’une condescendance post-colonialiste qui me rendra chauve d’ici la fin de l’année. Ce qui m’énerve, c’est cette arrogance qui, pour une fois, accorde la victoire aux dominés, aux plus faibles, aux sauvages. On l’apprécie parce qu’il est de « l’autre » camp et que, pour une fois, ce serait pas mal de laisser gagner « les autres », parce que finalement, ils l’ont bien mérité. Et au passage, on grave dans le marbre la domination de notre beau modèle blanc, que résume si bien l’acronyme américain
WASP (White Anglo Saxon Protestant).

Soutenir Obama, ça en devient presque de la charité chrétienne. C’est comme supporter la Suisse à l’Euro. Ils sont sympas, ils n’ont jamais rien gagné en foot et on commence à se fatiguer des victoires de l’Italie, de l’Allemagne et de la France. C’est comme voter pour le candidat bosniaque à l’Eurovision. Il a beau chanter comme une casserole et dans une langue totalement inconnue. Mais ce peuple a tellement souffert… accordons leur une petite victoire.

Bref, Barack Obama, moi j’aime bien. Parce qu’il a des idées, parce qu'il apporte un vent de fraîcheur, parce qu'il entraîne derrière lui un grand élan d'espoir. Parce que je me reconnais en lui. Le jour où ses idées m’agaceront, j’aimerais aussi pouvoir le dire avec autant d’assurance et ne pas devoir me taire pour ne pas froisser « les autres ».

Qu’il soit bleu outre-mer, vert bouteille, fuchsia ou jaune pipi, franchement, on s’en balance. Des quelques heures de science que j’ai suivies à l’école, je n’ai pratiquement rien retenu, sauf une chose : le noir n’est pas une couleur mais bien l’absence de couleur. Le blanc est par contre l’addition de toutes les autres. Voilà matière à réfléchir dans les rédactions…

Dessin : Mabi

Les liens

Le site officiel de Barack Obama : www.barackobama.com/

Yv(3), un autre convaincu : http://leblogdeyv3.wordpress.com/

Le site de Mabi : http://www.lesitedemabi.eu/

A ne pas rater : l'excellent (comme toujours) hors-série du Courrier International, la Révolution Obama. Non pas un portrait, mais des dizaines de portraits, nuancés, pour mieux cerner le candidat démocrate. Un must.

2 commentaires:

AL a dit…

j'ai mis mon texte en plus grand, parce que je trouve que quand c'est long et écrit petit, ce n'est pas très lisable. Lisible.

AL a dit…

y'a quand même des brouettes de bugs dans Blogger. Quelqu'un peut-il/elle m'expliquer pourquoi le texte s'affiche parfois de manière très lisible (cf. "En roue libre") et parfois en tout petit, avec un interligne de gazette (cf. tout le reste) ?